Iran, Afghanistan, Pakistan, Inde

Introduction

L’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde constituent géographiquement un carrefour majeur entre le Moyen-Orient à l’ouest, l’Asie centrale au nord, l’extrême Orient à l’est et l’océan Indien au sud. Ils partagent une histoire commune à l’intersection des mondes perses, indiens et turcophones où de grandes structures politiques ont rayonné avant l’arrivée de l’impérialisme européen : Empire timouride, Empire safavide, Sultanat de Delhi, Empire Moghol, Empire Durrani, entre autres.

Ces quatre États sont trop rarement étudiés les uns par rapport aux autres. L’objectif de cet article est de dresser un bilan synthétique des mouvements tectoniques qui touchent cette région d’un point de vue géopolitique. Les crises y sont nombreuses, enchevêtrées, multidimensionnelles, et dessinent un arc tout autant stratégique que conflictuel.

L’analyse portera sur six thématiques : les frontières, le fait religieux, le nucléaire, l’intégration régionale, la démographie et le climat.

 

La question des frontières

Au XIXe siècle, la région qui regroupe l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde a été traversée par deux phénomènes extérieurs : la colonisation britannique et le Grand Jeu entre le Royaume-Uni et la Russie tsariste en Asie. L’impérialisme européen provoque une modification forcée des frontières qui s’achève après la seconde guerre mondiale avec la partition, dans la douleur, de l’Empire des Indes. 

Aujourd’hui, le tracé des frontières reste un facteur important de tensions. L’exemple emblématique est le conflit au Cachemire, cette région sur les contreforts de l’Himalaya et point de discorde majeur entre Inde et Pakistan depuis les indépendances de 1947.

La frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan est également problématique : la légendaire « ligne Durand », établie de jure le 12 novembre 1893 entre l’Émir Abdur Rahman Khan et le Raj britannique, divise artificiellement le peuple pachtoune. Ironiquement, la majorité d’entre eux ne vivent pas dans le pays qui porte leur nom (en dari, « Afghanistan » signifie « pays des pachtounes ») mais dans le pays voisin (Pakistan) où ils sont souvent considérés comme des citoyens de seconde zone par rapport aux ethnies majoritaires : Sindh et Penjabi.

La situation frontalière entre Chine et Inde n’est guère meilleure : chacun revendique la souveraineté sur l’Aksaï Chin (Cachemire chinois) et l’Arunachal Pradesh (province indienne). Des rixes entre les armées des deux géants ont lieu régulièrement et rappellent l’intensité des divergences qui opposent Pékin et New Delhi.

Rappelons enfin le cas particulier des Baloutches qui, comme les Kurdes, sont un peuple sans État, disséminés sur trois pays (Iran, Pakistan et Afghanistan) et dont les désirs autonomistes voire séparatistes demeurent vivaces.

Les mésententes entre pays sont telles que l’on assiste à une véritable « barriérisation » de la zone. Les dernières décennies ont vu une accélération de la construction de murs, de clôtures et un renforcement de la surveillance afin de lutter contre la porosité des frontières et tenter de reprendre la main sur trois types de flux transnationaux :

  • Flux de combattants radicaux : à titre d’exemple, des affrontements armés ont eu lieu à l’automne 2025 à la frontière afghano-pakistanaise. Islamabad accuse Kaboul de servir de base arrière à la branche pakistanaise des talibans (TPP) qui mènent ensuite des attaques au Pakistan.
  • Trafics de drogue : le Croissant d’or (Iran, Afghanistan et Pakistan) dispose d’un quasi-monopole avec 80% de la production mondiale d’opium.
  • Flux migratoires : essentiellement les Afghans qui cherchent à fuir le régime taliban depuis 2021 et ne sont pas les bienvenues dans les pays voisins.

Les crises frontalières peuvent être aussi analysées sous le prisme de l’hydropolitique. La chaîne Himalayenne est une barrière naturelle mais aussi le château d’eau de la région : des fleuves comme l’Helmand, l’Indus, le Gange ou le Brahmapoutre font vivre des centaines de millions d’individus. Les conflits entre Inde, Pakistan et Chine, notamment dans le Cachemire ou dans l’Arunachal Pradesh, sont souvent liés au contrôle des sources de ces cours d’eau (cf. glacier du Siachen). 

On assiste en définitive à une logique croissante d’emmurement des États, de repli sur leurs frontières, témoignant d’une méfiance mutuelle croissante.

 

Les questions religieuses

C’est en Iran et en Afghanistan que le radicalisme islamiste s’est structuré à la fin du XXe siècle. En 1979, la révolution iranienne conduit à la création d’une théocratie rigoriste se présentant comme un rempart face à l’Amérique et à Israël, désignés comme ennemis des musulmans. La même année débute une guerre de 10 ans entre le gouvernement communiste afghan soutenu par l’URSS et les moudjahidines. Ils sont rejoints dans leur lutte par des combattants venant de tout le monde arabe, formés à Peshawar au Pakistan par un certain Oussama Ben Laden qui fondera en 1988 Al-Qaïda. C’est à partir de ce terreau que se propage cette idéologie radicale, qui s’est ensuite rapidement mondialisée.

Fin 2025, trois groupes sont présents et en concurrence dans la région : les talibans, Al-Qaïda et Daech. Les talibans sont de retour au pouvoir à Kaboul depuis août 2021. Leur idéologie est un ultra-rigorisme ethno-nationaliste centré sur le peuple pachtoune. A l’intérieur du pays, ils doivent faire face aux attaques récurrentes de Daesh dont le projet est l’établissement d’un califat dans le Grand Khorasan, vaste zone entre Afghanistan, Iran et Asie centrale. A l’extérieur, les relations sont mauvaises avec le Pakistan qui accuse les talibans d’offrir refuge au TPP (talibans pakistanais). L’année 2025 a été marquée par un regain de tensions à la frontière et par une politique de renvoi massif des réfugié Afghans dans leur pays. Enfin, Al-Qaïda reste très actif dans son bastion afghano-pakistanais et mène de plus en plus d’opérations en Inde et au Bangladesh sous l’étendard de sa « guerre sainte dans le sous-continent indien ».

Paradoxalement, la République islamique d’Iran, qui a fortement contribué à propager le radicalisme religieux se retrouve isolée face à ces groupes radicaux sunnites qui considèrent le chiisme comme une branche hérétique de l’Islam.

Dans toute la région, les minorités religieuses sont instrumentalisées et victimes de violences. En Afghanistan et au Pakistan, ce sont les minorités chiites qui sont persécutées : Hazaras et Ismaéliens. En Inde, ce sont les musulmans qui payent le prix fort de la politique nationaliste hindoue de Narendra Modi.

 

La question nucléaire

Outre le fait que la région compte 5 des 9 puissances nucléaires au monde (Russie, Chine, Inde, Pakistan, Israël), c’est bien la délicate question du nucléaire iranien qui est au cœur des préoccupations. La « guerre des 12 jours » menée par Israël en juin 2025 a certes ralenti et endommagé les installations atomiques du pays (bombardements de Fordo, Natanz et Ispahan), mais pas arrêté le programme nucléaire pour autant. Le 28 septembre, le E3 (Allemagne, France, Royaume-Uni) a rétabli les sanctions qui avaient été levées en 2015 jugeant que le seuil d’enrichissement de 3,67% était largement dépassé (l’AIEA estime que les 60% sont atteints). Enfin, le 18 octobre 2025 a marqué l’expiration de l’accord de Vienne après 10 ans. Le président iranien, Masoud Pezeshkian, s’est empressé d’assurer que son pays n’est plus tenu par aucune restriction et a signé un accord de 25 milliards de dollars avec son allié russe pour la construction de 4 centrales nucléaires.

Depuis les attentats du 7 octobre 2023 en Israël, l’Iran est très affaibli sur la scène internationale. Son « axe de la résistance » a été durement touché : chute du régime d’Assad en Syrie, élimination du chef du Hezbollah libanais Hassan Nasrallah et un Hamas aux abois à Gaza. Le régime iranien, secoué par un mécontentement social croissant, se raccroche logiquement à son programme nucléaire pour assurer sa survie.

 

La question institutionnelle

L’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde sont membres de certaines institutions régionales ou mondiales :

  • La SAARC (Association sud-asiatique pour la coopération régionale) : Afghanistan, Inde, Pakistan, Bangladesh, Bhoutan, Maldives, Népal, Sri Lanka
  • Les BRICS+ : Inde, Iran, Russie, Chine, Brésil, Afrique du Sud, E.A.U, Égypte, Éthiopie, Indonésie
  • L’OCS (Organisation de coopération de Shanghai) : Iran, Pakistan, Inde, Chine, Russie, Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizstan, Biélorussie

Il existe actuellement une forte couverture médiatique des institutions du « Sud Global » et notamment des BRICS+. Ces pays semblent faire consensus autour de la remise en question d’un ordre international jugé occidentalo-centré (dénonciation de Bretton Woods). La construction d’une nouvelle gouvernance n’en demeure pas moins très complexe.

Au-delà de la communication politique, les BRICS+ n’ont pas démontré leur capacité à prendre des décisions communes. Il n’existe qu’une institution partagée, la Nouvelle Banque de Développement (NBD) à Shanghai, dont les dotations sont insuffisantes pour mener des politiques globales. Les accords signés entre membres restent bilatéraux, au cas par cas. Par-dessus tout, les divergences sont nombreuses notamment sur la place et le poids de la Chine dans l’organisation ou sur la composition du Conseil de Sécurité de l’ONU. Les BRICS+ apparaissent aujourd’hui comme un forum de discussions, unis contre « l’ordre occidental » mais désunis sur les réponses et les solutions à apporter. A titre d’exemple, l’Inde s’est distanciée des rhétoriques, principalement russes, appelant à une dédollarisation du commerce international.

Concernant les deux autres institutions, la SAARC est une sorte de « coquille vide » du fait de l’animosité structurelle entre l’Inde et de le Pakistan. Quant à la discrète OCS, qui se rêve en future « OTAN asiatique », elle connait le même problème suite à l’adhésion des frères ennemis en 2017. Sa principale réalisation est la mutualisation des agences de renseignement pour les questions de terrorisme (RATS : Regional Anti-Terrorist Structure). En dehors des forums qui permettent d’afficher une unité face à l’Occident, l’OCS reste une organisation qui n’a pas encore prouvé son efficacité sur le terrain dans la stabilisation et la sécurisation de la région.

Il est toujours facile de critiquer les organisations internationales. Il faut ici reconnaître que l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde sont des pays qui ont trop de désaccords politiques pour qu’une gouvernance régionale puisse émerger. Comment mettre autour d’une table Masoud Pezeshkian, Haibatullah Akundzada, Narendra Modi et Shehbaz Sharif ? Pourtant les défis communs ne manquent pas : changement climatique, migrations, trafics illégaux, terrorisme, développement économique…

 

Les questions démographique et climatique

L’Inde a dépassé la Chine en 2023 et est devenue l’État le plus peuplé au monde. L’Asie du Sud compte actuellement un peu plus de 2 milliards d’habitants (25% de la population mondiale). Après l’Afrique, elle est la 2e région du monde où la croissance démographique est la plus forte. Si L’Inde et le Bangladesh ont achevé leur transition et sont en voie de stabilisation, la population pakistanaise est en pleine explosion : elle devrait passer de 255 millions en 2025 à près de 380 millions en 2050. On peut se demander si ce pays relativement pauvre (PIB/habitant 2024 : 1700$/an – 5500$PPP), à forte densité (331 hab/km2), est suffisamment préparé pour accueillir 125 millions de personnes en plus dans les 25 prochaines années. La question du développement et des opportunités pour une jeunesse pléthorique se pose. L’Afghanistan est dans la même situation avec une population qui passera de 44 à 77 millions d’ici 2050.

Enfin, les quatre pays étudiés sont fortement impactés par le changement climatique. L’Inde et le Pakistan vivent des cycles de plus en plus récurrents de chaleurs extrêmes (au-delà des 50 degrés) et d’inondations catastrophiques. En Iran et en Afghanistan, c’est la raréfaction des précipitations qui est préoccupante. Un tableau alarmant qui interroge sur les capacités d’adaptation dans une région du monde qui manque cruellement de moyens. L’augmentation des migrations liées au aléas climatiques semblent aujourd’hui inévitables.

 

Conclusion

L’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde forment un arc stratégique au centre de l’Ancien monde. Mais il s’agit aussi d’un arc de crises, imbriquées les unes aux autres qui déstabilisent l’ensemble de cette région. L’instrumentalisation des diversités ethniques, linguistiques, religieuses, conjuguée aux divergences politico-territoriales ont fini par créer de la méfiance entre ces quatre pays. Une méfiance qui se manifeste dans une barriérisation et militarisation croissantes, une intolérance envers les minorités, de la prolifération nucléaire et des institutions communes en panne.

Si l’on reprend le célèbre concept géopolitique du journaliste et universitaire américain Nicholas Spykman, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde apparaissent comme un maillon faible du « Rimland », cette frange maritime méridionale de l’Eurasie.

 

© Christophe Chabert