Les priorités politiques et économiques de la Chine

C’est presque devenu une évidence : le monde devra compter sur la Chine et sa puissance retrouvée. Je vous propose ici une carte où j’ai tenté de synthétiser les priorités politiques et économiques de ce pays-continent en 5 thématiques. La légende parlera d’elle-même aux personnes qui suivent régulièrement l’actualité internationale. Pas d’inquiétude pour les autres, le commentaire ci-dessous devrait vous permettre d’y voir plus clair.

  1. Assurer son unité territoriale et nourrir son immense population

Priorités inhérentes à tout Etat-nation, l’unité territoriale et la suffisance alimentaire continuent d’agiter la Chine contemporaine.

Pékin mène une politique très offensive pour achever le raccordement de Hong Kong en étouffant les mouvements démocratiques qui revendiquent le maintien d’un statut particulier pour l’ex-colonie britannique. Le gouvernement central poursuit par ailleurs une stratégie d’isolement de Taïwan (pression auprès des pays recevant des investissements chinois pour ne plus reconnaitre Taïwan comme un Etat souverain, notamment en Amérique centrale) dans un objectif de réintégration de l’île au territoire. En interne, la Chine doit faire face aux velléités séparatistes des régions du Tibet et du Xinjiang, toutes deux éloignées des centres de décision et du miracle économique chinois. La réponse est ici double : la répression et la folklorisation des cultures locales (moyen d’uniformisation de long-terme).

Face à l’urbanisation croissante et la détérioration des terres arables, l’enjeu de nourrir une population avoisinant les 1,4 milliard d’habitants demeure primordial. La Chine s’est par conséquent lancée dans l’achat de terres, principalement dans les pays voisins (Birmanie, Laos, Indonésie, Philippines) mais également en Afrique, en Russie et en Amérique Latine.

  1. Maintenir les équilibres géopolitiques avec les puissances voisines

La Chine est entourée de grandes puissances nucléaires (l’Inde, la Russie et le Pakistan), du Japon et de la Corée du sud qui figurent dans le palmarès des principales puissances économiques mondiales, de puissances moyennes à fort potentiel comme l’Indonésie et de la turbulente Corée du nord. Cette partie du monde est donc potentiellement extrêmement dangereuse tant les intérêts des uns et des autres divergent.

L’empire du milieu compose de manière pragmatique avec cette mosaïque : maintien de relations avec la Corée du nord tout en condamnant du bout des lèvres son programme nucléaire, développement de liens de plus en plus étroits avec le Pakistan, ennemi juré de l’Inde, peuplement progressif de la Sibérie russe sans froisser Poutine, statu quo dans les conflits territoriaux avec l’Inde …

Créée en 2001 à l’initiative de Pékin, l’Organisation de coopération de Shanghai est un des rares espaces de dialogue entre la Russie, la Chine, le Pakistan, l’Inde et les pays de l’Asie centrale.  La coopération relève essentiellement du domaine de la sécurité : manœuvres communes (sino-kazakhes, sino-russes), instance commune de lutte contre le terrorisme (RATS, installée à Tachkent). Elle peut être considérée comme un succès chinois rien que pour le fait d’asseoir à la même table l’Inde et le Pakistan.

  1. Challenger le leadership américain dans la région

Les Etats-Unis conservent le leadership militaire dans la région Asie-Pacifique : bases militaires nombreuses dans les pays alliés (Japon, Corée du sud, Australie, Philippines, Guam, Singapour, Diego Garcia, Oman, Pakistan, Afghanistan, Taïwan), 5e et 6e flotte quadrillant les océans Indien et Pacifique, installation d’un bouclier antimissile controversé en Corée du sud cette année (THAAD).  La politique du « pivot vers l’Asie » de l’ancien président Obama a par ailleurs vu une réaffectation des moyens miliaires vers cette région clé pour les Etats-Unis.

La Chine est encore loin de dépasser ou d’égaler la puissance de projection des américains mais elle commence à s’affirmer. Le pays investit des moyens considérables dans la création d’une véritable flotte maritime. Il mise également sur le développement de l’aéronautique, du nucléaire, des satellites qui lui permettront d’accéder aux technologies nécessaires à une industrie de Défense. Progressivement, certains Etats voisins comme le Laos, la Birmanie, la Mongolie, le Népal deviennent dépendants des investissements chinois et doivent s’aligner sur les positions de Pékin. L’augmentation de l’intégration économique avec la Corée du sud, le Japon et les pays de l’ASEAN (30% du commerce extérieur de la Chine) finira par jouer en faveur de Pékin face à Washington.

La politique chinoise en mer de Chine méridionale (politique des « 9 traits » qui vise à revendiquer la souveraineté sur 80% de cette mer) est une preuve de l’affirmation de Pékin. Afin de contourner le droit international de la mer et notamment la convention de Montego Bay de 1982 qui n’attribue des zones économiques spéciales que si les territoires sont émergés et habitables (ces ZEE donnent le droit à un contrôle souverain sur les ressources halieutiques et sous-marines), la Chine s’est lancée dans une vaste opération de poldérisation des atolls dans les archipels des Paracels et des Spratley qui se situent dans les eaux territoriales de ses voisins. Le gouvernement philippin a porté l’affaire à la Cour permanente d’arbitrage de la Haye qui lui a donné raison. Mais la Chine ne reconnait pas l’autorité de la CPA et compte bien profiter de sa puissance retrouvée pour poursuivre son objectif de contrôle de la zone, d’autant plus que les Etats-Unis ne semblent pas vouloir intervenir, pour le moment.

De manière plus discrète, Pékin mène une diplomatie économique pro-active dans l’océan Indien et le Pacifique (Sri Lanka, Seychelles, Iles du Pacifique) dans une logique de développement croissant de son influence.

  1. Sécuriser les routes commerciales et en développer de nouvelles

La puissance de la Chine repose en grande partie sur ses exportations. Elle a par conséquent besoin de routes sûres pour importer l’énergie nécessaire à ses usines puis acheminer sa production aux quatre coins de la planète. Confrontée à la piraterie internationale et à l’hégémonie américaine sur les mers, Pékin a développé depuis plusieurs décennies la stratégie du « collier de perles ». Il s’agit d’obtenir des facilités portuaires (rachats ou locations de ports) dans différents pays situés en bordure des grandes routes maritimes pour garantir sa liberté d’action commerciale. Initialement en Asie, le collier de perles s’étend désormais aux côtes de l’Afrique, de la mer rouge et de la Méditerranée avec l’achat retentissant du port du Pirée en Grèce par l’armateur Cosco. L’ouverture de la première base militaire chinoise à l’étranger (à Djibouti, près du détroit stratégique de Bab El-Mandeb) démontre à quel point Pékin s’inscrit dans la sécurisation des routes commerciales.

Cette stratégie fait partie intégrante du projet chinois des « nouvelles routes de la soie » pour son volet maritime (Maritime Silk Road of the 21st century). Pour le volet terrestre, les objectifs sont titanesques : création de 6 corridors économiques avec la modernisation ou la construction d’infrastructures routières et ferroviaires auxquelles s’ajoutent des projets de construction d’oléoducs et de gazoducs. L’Asie centrale devrait ainsi devenir un nouveau pont stratégique entre la Chine et l’Europe.

Suite au réchauffement climatique et la fonte partielle des glaces en été dans l’océan glacial Arctique, une nouvelle route, la route du nord, est ouverte quelques mois par an. La volonté de Pékin est de prendre position dans cette zone devenue hautement stratégique : présence d’hydrocarbures et réduction des temps de trajet pour les porte-conteneurs. Observateur permanent du Conseil de l’Arctique depuis 2013, la Chine possède également depuis 2007 une base sur l’Ile norvégienne de Spitzberg consacrée aux études de géomagnétisme et de pollution atmosphérique.

  1. Assurer ses importations de matières premières et d’énergie et accroitre ses exportations de marchandises

Avoir des routes commerciales sûres est une chose. Disposer de fournisseurs de matières premières et d’énergie fiables en est une autre dans un monde où la compétition pour les ressources naturelles est de plus en plus forte. La Chine s’avère être, grâce à son poids dans l’économie mondiale, un redoutable négociateur. Nous prendrons ici l’exemple de la politique chinoise en Afrique.

Pré-carré historique des puissances européennes du fait de la politique colonialiste du XIXe siècle, le cœur de l’Afrique balance aujourd’hui davantage pour la Chine. D’un côté, les pays africains manquent cruellement d’investissements qu’ils ne trouvent plus auprès des pays occidentaux. De l’autre, la Chine a un appétit sans limite pour les ressources naturelles en tout genre et dispose d’importants moyens financiers. Pékin propose ainsi ses services dans la construction d’infrastructures (trop souvent tournées vers les activités exportatrices locales) contre des matières premières.

Les pays aujourd’hui prioritaires pour la Chine sont les suivants : le Nigéria, l’Angola, la République démocratique du Congo, le Soudan, le Soudan du sud et l’Afrique du sud. Dans une moindre mesure : l’Algérie, l’Egypte, l’Ethiopie, le Gabon, la Zambie, le Kenya et la Tanzanie.

Une des forces de la Chine est qu’elle a su diversifier ses sources d’approvisionnement si bien qu’elle importe des ressources naturelles de l’Afrique, de l’Australie, de la Russie, de l’Asie centrale, du Moyen-Orient et de l’Amérique du sud. Cela lui permet de produire les marchandises qu’elle exportera ensuite sur l’ensemble de la planète avec néanmoins des marchés prioritaires : l’Amérique du Nord, l’Union européenne, l’ASEAN, le Japon et la Corée du sud.

Pour davantage d’analyse, je vous conseille la lecture de l’article de Tanguy Struye de Swielande intitulé : « La Chine et ses objectifs géopolitiques à l’aube de 2049 » publié sur la plateforme DIPLOWEB : www.diploweb.com

© Christophe Chabert