L’Europe, cible d’un arc tendu de crises dans son voisinage

L’arc tendu des crises fut l’un des premiers projets d’ampleur du Groupe d’études géopolitiques. Il est né du constat suivant : l’Europe est cernée par des zones de tensions, voire de conflits, qui vont du Détroit de Gibraltar à l’Océan Arctique. La particularité de cet arc de crises est qu’il ne montre pas d’espace de désescalade : l’ensemble des pays du voisinage de l’Union européenne, qu’ils se trouvent dans son voisinage méridional ou oriental, sont concernés par au moins une crise. Seule la Biélorussie apparaît comme l’unique havre de stabilité dans le voisinage européen malgré un régime aux antipodes des standards de l’Union européenne. L’Europe et son expression politique – l’Union européenne – sont en difficulté. Ces crises les amènent à se questionner sur leur devenir. La carte qui accompagne cet article, réalisée par Christophe Chabert, présente les tensions et les crises du voisinage européen. Elles exercent une pression sur les États européens et sur l’Union européenne, incapables de les empêcher ni d’y apporter des solutions, et qui subissent depuis 2015 une crise migratoire sans précédent.

L’objectif de ce projet est de proposer une analyse diatopique de l’arc tendu des crises. L’approche différenciée, qui appréhende ces régions de façon indépendante et non intégrée, a montré ses limites. Au contraire l’arc tendu des crises implique des liens de réciprocité entre les crises. La variation des échelles facilite l’analyse de la crise et sa mise en perspective à l’échelle régionale. Il s’agit, une fois la situation générale posée, de comprendre les tenants et les aboutissants de ces crises situées aux portes du petit continent ainsi que le rôle et les possibilités de l’Union européenne en tant qu’acteur géopolitique à la recherche de sa place dans l’échiquier géopolitique régional.

 

L’Union européenne : un acteur impliqué dans son voisinage.

Cet arc de crises ne touche pas l’Union européenne. Il demeure, pour le moment, confiné au delà de ses marges. Pourtant, le développement de la crise migratoire en Europe depuis 2011 ainsi que les relations tendues entre l’Europe et ses deux voisins orientaux, la Russie de Vladimir Poutine et la Turquie de Recep Tayıp Erdoğan, constituent des facteurs d’insécurité pour le devenir de l’Union. La décennie 2010-2020 a également été marquée par une augmentation importante du nombre d’attentats terroristes liés au développement de l’État islamique. L’institutionnalisation de l’idéologie de l’État islamique lui a permis d’atteindre les citoyens européens, laissant apparaître l’idée de la présence d’ennemis intérieurs en Europe. Considérer que l’Europe n’est pas concernée par cet arc de crises serait une erreur. Il ne s’agit pas uniquement d’un enjeu de politique extérieure mais aussi d’un enjeu de politique intérieure.

Certains États européens ont joué un rôle involontaire dans le développement de cet arc de crises. L’intervention franco-britannique en Libye, soutenue par les Etats-Unis, a précipité la chute du régime de Kadhafi et a contribué à déstabiliser la Tunisie et l’Égypte. Les capitales européennes n’ont su anticiper ni s’adapter à la révolution tunisienne et à la crise politique syrienne. Ils n’ont pas plus réussi à parler d’une même voix au sein de l’Union européenne pour favoriser une sortie de crise par le dialogue. Les pays européens ont laissé une impression de faiblesse vis-à-vis des initiatives russes en Ukraine et en Géorgie alors que leurs propres initiatives n’ont pas obtenu le succès escompté. La gestion de la crise migratoire, l’incapacité des capitales européennes à s’accorder concernant la répartition des migrants et la scission entre le groupe de Višegrad (Hongrie, Pologne, République Tchèque, Slovaquie) et le couple franco-allemand renforcent l’impression d’impuissance de l’Union européenne vis-à-vis de cet arc de crises. Les difficiles négociations pour l’accord sur les migrants signé le 18 mars 2016 entre la Turquie et l’Union européenne et ses résultats sont l’une des expressions les plus manifestes de ces difficultés[1].

Malgré les apparences, l’Union européenne n’a pas abandonné l’idée d’agir à l’échelle régionale. Elle mène depuis 2004 une politique de voisinage dédiée, la Politique Européenne de Voisinage (PEV) à destination de seize pays[2] pour un budget total de 12 milliards d’euros de 2007 à 2014 puis de 15 milliards d’euros entre 2014 et 2020. L’objectif est le renforcement de la coopération entre les pays de l’Union européenne et les États ciblés. La réalisation de cet objectif passe par le maintien de leur stabilité politique, leur développement économique et la démocratisation de leurs instances politiques. Deux espaces sont ciblés : la région méditerranéenne et l’Europe de l’Est située hors de l’Union européenne dans le cadre du partenariat oriental. Les évolutions des Printemps arabes et la multiplication des crises dans le voisinage de l’Union européenne impliquent néanmoins un constat d’échec de la PEV[3] et ont entraîné son renouvellement[4]. A ces politiques s’ajoutent différentes initiatives multilatérales indépendantes de l’Union européenne telles que l’Union pour la Méditerranée créée en 2007 sur les cendres du processus de Barcelone et prolongée par le partenariat euro-méditerranéen. Les différentes initiatives méditerranéennes ont été un échec : la faiblesse des fonds engagés, leur étalement géographique et sectoriel et l’absence de vision stratégique n’ont pas permis aux pays participants au partenariat euro-méditerranéen d’accompagner leur transition démocratique et la montée en gamme des économies arabes. Loin d’avoir accompli leurs objectifs, ces différents partenariats multilatéraux n’ont pu empêcher l’embrasement du voisinage européen et ont contribué à donner une étiquette défavorable des pays européens dans les opinions publiques.

 

L’arc tendu des crises, expression d’une nouvelle géopolitique ?

La géopolitique des empires puis la géopolitique de la Guerre Froide ont mis à l’honneur les États tampons, seuls capables d’empêcher le contact et par extension le conflit entre deux empires. Avec la mondialisation, la régionalisation fonctionnelle a fait de ces anciens tampons des espaces de contacts et de coopération entre les régions. La capacité à connecter les différents centres régionaux devient un atout économique. L’Ukraine a joui d’une position stratégique dans l’exportation du gaz russe vers l’Europe. La Turquie permet de transporter par voie terrestre les hydrocarbures d’Asie centrale et du Moyen-Orient en Europe et aux marchandises européennes d’atteindre les marchés arabes. Ces principes économiques se heurtent aux réalités politiques : les appartenances régionales et les affinités culturelles divisent ces États. Ainsi l’Ukraine a vu sa position privilégiée se retourner contre elle. Elle a perdu sa rente gazière au moment où elle a commencé à regarder vers l’ouest. L’atlantisation de sa politique extérieure a alimenté le conflit dans le Donbass. La Turquie subit quant à elle un questionnement profond de son identité entre la défense des principes kémalistes inspirés et soutenus par les pays européens et la présidentialisation du régime, liée à une nouvelle forme de l’islam politique turc. Enfin les pays arabes sont la cible de l’influence politique des puissances régionales ou de pays qui s’en revendiquent (Arabie Saoudite, Iran, Qatar voire Turquie) auxquels s’ajoutent certains Etats européens dont la voix porte, certes, de moins en moins.

L’instabilité du voisinage de l’Union européenne à l’origine de l’arc tendu des crises semble liée aux mutations du système géopolitique. L’affaiblissement des États concernés, d’autant plus visible avec les nombreuses crises politiques qui les ont touchés, l’apparition de nouveaux acteurs de la société civile telles que les entreprises, l’affirmation politique des minorités (russophones en Ukraine, Kurdes en Irak, en Syrie et en Turquie) et l’apparition d’organisations terroristes aux ambitions territoriales comme l’État Islamique en sont les symptômes. Dans ces conditions la régionalisation fonctionnelle et l’intégration régionale par la connexion entre les centres régionaux renforcent les tensions internes. Bien loin de favoriser les connexions entre les ensembles régionaux ou les puissances régionales, ce système géopolitique les oppose. D’abord États tampons, puis lieux de contacts, ces États intermédiaires sont devenus des cibles de convoitises régionales (Ukraine, Syrie, Irak) ou bien subissent une crise politique qui remet en cause la nature démocratique de leur régime politique (Tunisie, Turquie, Égypte).

Ce constat constitue le point de départ de l’analyse de l’arc tendu des crises. La géopolitique de l’Union européenne, qui passe par une vision géopolitique européenne, ne peut se penser uniquement à partir de son centre. Certes, le Brexit et l’incapacité de Bruxelles à harmoniser les positions au sein de l’Union européenne rappellent les difficultés qu’elle rencontre au sein même de ses institutions. Pourtant l’Union européenne doit considérer ses limites – l’Ukraine, la Moldavie, la Turquie et les pays du Caucase ont-ils vocation à intégrer l’Union européenne ? –  et œuvrer à la stabilisation de ses voisinages.

L’analyse diatopique de l’arc tendu des crises vise à comprendre les enjeux locaux et régionaux des différentes crises constituant l’arc et à établir les possibilités stratégiques pour l’Union européenne. Ce projet sera enrichi au fur et à mesure des publications du Groupe d’études géopolitiques et des contributions de ses membres.

 

[1] Billout Michel, « Accord Turquie-UE du 18 mars 2016 : une réponse fragile, ambiguë et partielle à la question migratoire » (2016), Sénat, rapport d’information n°38 fait au nom de la mission d’information.

[2] Biélorussie, Ukraine, Moldavie, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan, Syrie, Liban, Jordanie, Territoires palestiniens, Israël, Égypte, Libye, Tunisie, Algérie et Maroc. En tant que pays candidat à l’Union européenne, la Turquie n’en fait pas partie.

[3] European Commission and High Representative of the Union for Foreign and Security Policy, Review of the European Neighbourhood Policy, JOIN (2015) 50 final, Brussels, 18 November 2015

[4] European Commission and High Representative of the Union for Foreign and Security Policy, Joint Consultation Paper, Towards a New Neighbourhood Policy, JOIN (2015) 6 final, Brussels, 4 March 2015.

 

Carte :  © Christophe Chabert

Texte :  © Adrien Jouteau