Je vous propose un extrait de l’atlas “Le monde en cartes, méthodologie de la cartographie” (Juin 2019, Ed. Autrement) que j’ai réalisé avec Matthieu Alfré de NeoGeopo. Nous nous sommes essayés au jeu de la prospective en guise de conclusion.

Ci dessous, le résultat en carte et également un commentaire complet.

2050 carte

“La géopolitique et la cartographie aident à mieux comprendre le monde d’aujourd’hui. Elles doivent aussi nous permettre d’anticiper ses grands enjeux pour mieux transformer le monde de demain. Si nos mentalités et nos comportements collectifs font preuve d’une considérable inertie, il est urgent que nous apprenions à les ajuster aux défis majeurs qui se présentent à l’horizon. Nous sommes en effet confrontés à des tendances lourdes qui façonnent d’ores et déjà ce que sera notre monde dans une génération. Ainsi, tout au bout d’une réflexion partagée d’amplitude mondiale, nous relevons cinq tendances lourdes qui pourraient déterminer les enjeux de la géopolitique en 2050 :

1/ Le bouleversement démographique poussera à la colonisation des marges

2/ La destruction environnementale affectera nos conditions de vie

3/ Les nouvelles mobilités redessineront la carte des échanges planétaires

4/ La transition écologique et énergétique transformera les rapports de force géopolitiques

5/ La fragmentation politique promettra un monde traversé de nouveaux combats

Nous prenons donc le parti de réaliser cette ultime carte en projection Fuller, création fictive de notre raison autant que de notre imagination, pour montrer ce que le monde de 2050 pourrait devenir. De toute évidence, il ne tient qu’à nous, et à vous lecteurs, de réfléchir, de décider et d’agir pour donner corps au monde dans lequel nous devrions vivre demain.

D’ici 2050, le bouleversement démographique poussera à la colonisation des marges. Selon les prévisions effectuées par l’Organisation des Nations unies (ONU), le monde comptera 10 milliards d’habitants en 2050. Toutes les grandes régions géopolitiques seront concernées par les écarts nationaux dans la transition démographique. Dynamiques et émergents, les anciens pays du Sud disposeront d’un poids démographique considérable avec 2,5 milliards d’Africains et 2 milliards d’Indiens. Ralentis et vieillissants, les anciens pays du Nord comme le Japon ou l’Allemagne, où plus de 20 % de la population aura plus de 65 ans, connaîtront des crises sociales causées par le déséquilibre de leur pyramide des âges.

Cette divergence démographique entraînera de lourds impacts pour aménager des territoires habités par une population abondante. En effet, en raison de cette évolution, la planète deviendra en grande majorité urbaine notamment sous l’accélération de l’exode rural en Afrique subsaharienne. Riches de plusieurs dizaines de millions d’habitants, les mégalopoles africaines apparaîtront encore plus tentaculaires qu’aujourd’hui, à l’image de Lagos, Nairobi et Kinshasa. Pour fuir les externalités négatives de l’urbanisation sauvage, entre congestion et pollution, l’humanité sera tentée d’ouvrir de nouveaux fronts pionniers pour coloniser les marges de la planète comme l’Arctique, l’Antarctique et la Sibérie.

D’ici 2050, la destruction environnementale affectera nos conditions de vie. Faute d’atténuation et d’adaptation internationale, le réchauffement climatique bouleversera tous les équilibres séculaires de l’environnement en raison de la hausse de température de plus de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels. La désertification touchera les déserts californien et australien bien au-delà de la zone sahélo-saharienne et de la péninsule arabique qui sont d’ores et déjà affectées. La déforestation des forêts primaires, de l’Amazonie au bassin du Congo, contribuera à la raréfaction préoccupante de l’air pur. La montée des eaux mettra en danger les terres inondables jusque dans notre vieille Europe, touchée des zones naturelles de la Camargue ou patrimoniales comme à Venise.

Dans ce contexte, les pays continents auront à faire face à l’apparition de nouveaux territoires que seront les déserts écologiques. Ces « no man’s land » environnementaux auront été causés par la nécessité de trouver des terres de relégation pour l’ampleur de la pollution agricole et des déchets industriels. Le Xibei chinois et la Sibérie russe seront les premières régions concernées par ce nouveau statut de régions marginalisées. Cette destruction environnementale apparaîtra d’autant plus problématique pour les populations que la raréfaction des terres arables sera un facteur qui plaidera pour une revitalisation de ces territoires délaissés.

D’ici 2050, de nouvelles mobilités redessineront la carte des échanges planétaires. Du fait d’un leadership économique qui ne lui sera plus disputé, la Chine déploiera son grand jeu pour organiser les échanges mondiaux selon ses propres intérêts. Selon ses géostratèges, l’Eurasie devra revenir au centre des échanges du XXIe siècle alors que l’Amérique en était le cœur pendant tout le XXe siècle. Pour concrétiser au mieux son projet du siècle nommé « One belt, one road » (OBOR), elle ouvrira de nouveaux axes de transports à ultra-grande vitesse avec la technologie Hyperloop. Elle parviendra à ses fins politiques en usant de ses larges moyens financiers et de son avance technologique.

En outre, à cause de l’amplitude des défis terrestres, tous les gouvernements des régions les plus avancées parieront sur la colonisation spatiale. Ils chercheront à dépasser la dernière limite des grandes explorations en mettant sur pied des programmes d’acclimatation sur la planète Mars. La stratégie spatiale des nations deviendra ainsi un point essentiel des programmes politiques, de telle sorte que les bases de départ pour la conquête de l’espace, de Cap Canaveral à Baïkonour, de Kourou à Hainan, occuperont une place encore plus fondamentale pour les convoitises des puissances. Atteindre la « nouvelle frontière » sera le dernier idéal proclamé de l’humanité technologique.

D’ici 2050, la transition écologique et énergétique transformera les rapports de force géopolitiques. Les énergies fossiles et nucléaires tomberont en disgrâce auprès des consommateurs en raison de leur empreinte environnementale. Il en découlera une désaffection, sinon un rejet, de plus en plus large de ces sources d’énergie. D’une part, le recul de la demande mondiale de pétrole retirera de l’importance géopolitique aux pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). D’autre part, les risques d’accident grave comme les dangers du stockage du combustible causeront une volonté de sortie graduelle du nucléaire y compris auprès de la France, dernier pays défenseur de cette technologie dépassée.

L’accroissement des besoins en énergies renouvelables et en matières premières aboutira aussi à une réallocation des marchés. Les espaces maritimes auront une utilité accrue pour maintenir le niveau de richesse des nations. Les énergies renouvelables, comme l’éolien offshore et la force marémotrice, ainsi que les zones d’activité sous-marines, espaces utiles pour les nodules et la pêche, incarneront cette nouvelle économie maritime (NEM). Des espaces terrestres émergents feront une irruption remarquée sur la scène internationale, comme la Bolivie qui sera consacrée la première nation productrice de lithium, produit stratégique pour le stockage électrique. La transition écologique et énergétique débouchera donc sur une nouvelle donne géopolitique au milieu du siècle.

D’ici 2050, la fragmentation politique promettra un monde traversé de nouveaux combats. Confrontées à l’explosion des inégalités sociales, les sociétés subiront une fissuration politique sans équivalent dans leur histoire. Conforté par un lobbying intense auprès des pouvoirs publics, un courant sécessionniste d’un nouveau genre atteindra ses objectifs politiques. Le Mouvement des 1%, formé par les ultra-riches de l’hyper-capitalisme mondial, s’exilera sur des îles libertariennes dans les eaux internationales. Tandis que des hackers partisans du transhumanisme organiseront de nouvelles luttes digitales en mettant en réseau leurs soutiens notamment en Islande, en Somalie, en Russie et en Corée unifiée.

Conformément aux attentes de nombreux analystes, l’accélération du progrès des technosciences placera l’humanité devant un nouveau défi d’envergure. La convergence entre les progrès de la robotique et ceux de l’intelligence artificielle (IA) sous-tendra l’invention d’un humanoïde augmenté. Plus intelligent, plus efficace, et peut-être même plus juste, qu’un humain naturel, ce nouvel être robotique se lancera dans une conquête du pouvoir qui suscitera l’approbation des habitants de Singapour. Ainsi, les élections générales à l’horizon 2050 de la Cité-État marqueront l’entrée dans une nouvelle ère avec la victoire d’un robot président qui ne voudra que le bien des humains, cela va sans dire…”