La problématique de l’approvisionnement en gaz de l’Union européenne

Retrouvez la carte et une analyse géopolitique complémentaire sur le site de l’ENS Ulm Le Grand Continent :

https://legrandcontinent.eu/2017/10/24/le-gaz-enjeu-strategique-en-une-carte/

Le gaz naturel fait partie des énergies fossiles dont la part est importante dans le mix énergétique de l’Union Européenne. Privilégié pour son prix et ses faibles émissions de gaz à effet de serre par rapport au charbon et au pétrole, ses parts de marché ne cessent de se développer. L’UE à 28 est dépendante à 70%* de l’extérieur pour son approvisionnement en gaz. La situation ne devrait pas s’améliorer étant donné que les pays producteurs que sont le Royaume-Uni, le Danemark, les Pays-Bas et la Roumanie voient leurs réserves diminuer d’année en année et que l’exploitation des gaz de schiste a été purement et simplement interdite dans bon nombre d’Etats membres (excepté la Pologne).

Face à ce constat, l’UE ne peut qu’essayer d’optimiser sa stratégie d’achat auprès de ses fournisseurs étrangers. Elle doit ainsi veiller à diversifier ses sources en cas de ruptures soudaines de certaines livraisons mais également faire jouer au maximum la concurrence pour s’assurer des contrats aux meilleurs tarifs.

Il existe deux moyens d’acheminer le gaz vers le continent :

  1. par gazoduc depuis les Etats proches de l’Europe : il s’agit de la solution la plus simple et souvent la moins coûteuse. Les fournisseurs sont la Russie, la Norvège, l’Algérie, la Libye, l’Iran et l’Azerbaïdjan
  2. par méthaniers depuis les Etats lointains. Le gaz naturel est alors liquéfié au départ, transporté par bateau puis déliquéfié à l’arrivée avant d’être envoyé dans le réseau du pays receveur. Cette solution est plus coûteuse car elle induit de forts investissements dans des infrastructures et le transport sur de longues distances. Les fournisseurs de GNL (gaz naturel liquéfié) sont actuellement le Qatar, l’Algérie, le Nigéria, Trinidad et Tobago et le Pérou

Les pipelines acheminent aujourd’hui près de 90% du gaz naturel exporté vers l’Europe. La position d’acheteur de l’UE est loin d’être évidente dans la mesure où elle doit faire face à une géopolitique mouvante et très complexe. On peut ainsi mettre en avant quatre types de phénomènes :

  1. un fournisseur trop important en position de quasi-monopole : c’est le cas de la Russie qui détient près de 44% du marché et livre plus de 90% des besoins en gaz des pays de l’Europe de l’est. Elle peut ainsi exercer des pressions sur l’UE (hausse des tarifs, baisse des livraisons durant les mois d’hiver) et la déstabiliser
  2. des intermédiaires peu fiables pouvant bloquer les flux : on pense ici à la Turquie, véritable pont entre les zones productrices du Moyen-Orient et le marché européen. Depuis plusieurs années, le pays s’enlise dans la dérive autoritaire du président Erdogan très critique envers l’Europe. Ce dernier a déjà utilisé la crise des migrants comme levier de sa politique et pourrait faire des livraisons de gaz une nouvelle arme de négociation. Le projet de gazoduc Nabucco reliant la partie européenne de la Turquie à l’Autriche a d’ailleurs été abandonné
  3. des intermédiaires en froid avec des fournisseurs : la guerre civile ukrainienne et l’annexion de la Crimée par la Russie ont tendu les relations entre Moscou et Kiev. L’Ukraine est la principale voie de passage des gazoducs russes vers l’ouest. La réalisation du projet Nord Stream reliant la Russie à l’Allemagne sous la mer Baltique a permis de faire chuter la part du gaz russe transitant par l’Ukraine de 70 à 40% sans totalement résoudre le problème. V. Poutine pourrait décider de ne plus livrer de gaz par cette route afin de punir l’Ukraine, privant l’UE de flux qui ne peuvent pas être compensés par les autres gazoducs
  4. des fournisseurs qui ne peuvent plus honorer leurs livraisons : depuis la mort de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est livrée à une guerre civile sanglante opposant différentes tribus et groupes terroristes pour le contrôle du territoire. Cela a eu pour conséquence immédiate une chute drastique de la production et donc des livraisons vers l’Europe

Ces turbulences aux marges de l’UE rendent les routes d’approvisionnement terrestres historiques de moins en moins fiables. Elle se tourne donc vers la filière du gaz naturel liquéfié (10% des importations) d’autant plus que la guerre en Syrie et en Irak repousse encore davantage la possibilité d’accès aux gisements du golfe Persique. L’investissement accru dans les terminaux GNL à la fois dans les zones productrices et receveuses doit permettre d’augmenter les flux en provenance de pays alliés de l’Europe notamment les Etats-Unis, le Canada et l’Australie qui ont développé massivement l’exploitation des gaz de schistes. Le coût et l’utilité de cette filière florissante sont souvent dénoncés par les associations écologistes qui préfèreraient que les investissements soient alloués aux énergies renouvelables.

Le choix du gaz naturel comme source d’énergie majeure pour l’avenir de l’UE pose de nombreux problèmes du fait des aléas politiques qui secouent le voisinage direct du vieux continent. Paradoxalement, les pays ayant interdit la fracturation hydraulique sur leur sol seront amenés à importer de plus en plus de gaz de schiste afin de répondre à la demande. Il semble qu’être acheteur implique de savoir parfois revenir sur certains de ses principes …

© Christophe Chabert